Eulalie n°4 - mai 2010

Goethe, internet et moi

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L’édition numérique a été une fois encore au centre des discussions lors du dernier salon du livre de Paris avec, toujours en toile de fond, le souci des professionnels de maîtriser les changements annoncés dans les équilibres économiques traditionnels. Tablettes de lecture, plateformes de téléchargements ou hub, contenus sur mobiles, accès au savoir via Internet, Google face à la vieille Europe... Au milieu de ces enjeux et de ces affrontements titanesques, il vaut la peine de s’attarder sur un autre phénomène : la multiplication des réseaux sociaux au sein desquels des lecteurs partagent leurs coups de cœurs littéraires avec d’autres lecteurs. Un mouvement de fond, spontané et participatif. Pour les bibliothécaires comme pour les éditeurs ou les libraires, une question se pose : comment entrer dans la ronde de ces communautés nouvelles d’individus, rassemblées selon une chimie sociale qui déjoue les lois du marché, court-circuite la critique littéraire et bouscule les us et coutumes des bibliothèques de service public ?
Les affinités électives : cette expression joliment désuète retrouve par le biais d’Internet une nouvelle jeunesse, deux siècles après que Goethe l’ait immortalisée avec son roman éponyme. Ceux qui s’intéressent à la mécanique des réseaux sociaux, phénomène d’attraction, à la base gratuit et désintéressé, entre de parfaits inconnus au sein de communautés d’esprit ou de goût, pourront à loisir se replonger dans cette œuvre, et la prolonger, pour ceux qui le souhaitent, par l’étude de Bernard Joly [1]. « Goethe, explique-t-il, ne se contente pas d’une simple analogie entre les attirances amoureuses qui font et défont les couples et les opérations chimiques qui règlent les liaisons et les précipitations des substances chimiques. Son excellente connaissance de la tradition chimique et alchimique le conduit à considérer l’affinité comme une loi de la nature produisant aussi bien ses effets en chimie que chez les êtres vivants et dans le psychisme. » [2]
Aujourd’hui, par un étrange paradoxe, le caractère insaisissable de nos modernes communautés virtuelles, leur alchimie mystérieuse, leurs ressorts secrets ont quelque chose de rassurant sur la part irréductible et inaliénable de nos affinités électives les plus intimes.
Bonne lecture.
Esther de Climmer et Léon Azatkhanian

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Rédigé le 24 septembre 2010 par Le CRLL, actualisé le 1er avril 2016
Notes :

[1]Professeur d’histoire de la philosophie moderne à l’université de Lille 3

[2]Extrait de Bernard Joly : Les Affinités électives de Goethe : entre science et littérature, revue Methodos 6 – 2006

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