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Luc Bérimont, poète utile

Poète, romancier, homme de radio, Luc Bérimont (1915-1983) passa son enfance à Ferrière-la-Grande, près de Maubeuge, d’où sa famille était originaire. Son oeuvre, qui mérite d’être redécouverte, est le témoignage plein de finesse et de sensibilité d’un homme sur les mille et une grâces de la nature et de la vie.

C’est en bordure de la forêt Mormal que s’est écoulée l’enfance de Luc Bérimont, « devant la masse végétale écarlate en automne, dépouillée aux premières pluies lourdes, engourdie sous la carapace de froid ». Dans son roman autobiographique Le Bois Castiau, il en a campé les héros : Man Toinette, sa grand-mère, environnée de commodes luisantes, de cadres, de flacons, de crucifix, de faïences, mais aussi de sacs de grain odorants qui dormaient dans la remise ; un grand-père forgeron qui avait, dit-on, fracassé à coups de marteau le crâne des loups qui le cernaient à la lisière du bois ; et aussi son initiateur en poésie, son ami Félix-Quentin Caffiau, avec lequel il sculpte dans le bois les caractères destinés à imprimer leur première revue, qui s’intitulait naturellement Prairie.
Cette fureur de vivre en poésie n’allait pas le quitter. Sous les drapeaux en 1940, il trouve le moyen d’accéder à la ronéo du colonel pour imprimer à cinq cents exemplaires son premier recueil, Domaine de la nuit. Démobilisé, il ne se contente pas d’adhérer avec enthousiasme au mouvement que Jean Bouhier et René Guy Cadou sont en train de lancer sur les bords de Loire, L’Ecole de Rochefort, il décide de s’y installer dans une maison désaffectée entre vignes et campagnes, après l’avoir vidée de la paille qu’elle contenait, pour y écrire son premier recueil important, La Huche à pain (1943) :

Je fais retraite chez les oiseaux. Cela vaut bien les monastères et leur mise en scène sacrée. A midi, le soleil abat ses lanières d’or sur mes épaules. Ai-je besoin d’une autre discipline pour expier tous les péchés commis envers les quatre éléments ? Je cherche le rythme oublié. J’apprends l’effort, le puits, la colline et le thym.

C’est que le programme de « l’école » (« buissonnière, précise Cadou) lui convient tout à fait : méfiance à l’égard de toute théorisation, irrespect vis-à-vis de la génération poétique précédente, proclamation de la liberté du créateur face à tous les groupes et à toutes les modes, mais exigence qu’il demeure au plus près de la vie. Et puis, il adhère pleinement à un végétalisme qui lui paraît depuis son enfance le moteur essentiel de son imaginaire. Dans son recueil Les Amants de pleine terre (1949), il invente et fait foisonner un érotisme végétal :

Je te tiens contre moi, j’ensommeille tes fables Chaude à lécher sur les versants, bonne à mouiller D’amour et de varechs, de citrons, de jauneurs. La lampe luit sans force, et je fonds ton visage Tandis que dans la combe, au bord des bois mouillés Les lièvres des forêts qui sillonnent tes reins Dévalent vers tes fonds moussus, par mes coulées.

Végétal assurément, enraciné sans doute, mais absolument pas limité à un espace ou à un climat, comme on le constate. D’ailleurs, quiconque imaginerait Luc Bérimont comme un néo-rural nostalgique ferait totalement fausse route. Sa profession n’est pas de cultiver son jardin, mais d’être homme de radio. Il ne cesse de lancer et d’animer des émissions où il mêle poésie et chanson. Avec Philippe Soupault, puis Jacques Douai, il crée Les 400 coups, qui deviennent La fine fleur de la chanson française. Complémentairement, il invente une forme radiophonique, les Jam Sessions chanson poésie, où un chanteur improvise en direct à partir d’un thème donné par la salle. Tous les grands représentants de la chanson « à texte » défilent devant son micro : Georges Brassens, Jacques Brel, Guy Béart, Félix Leclerc, auquel il consacre en 1964 un essai dans la collection « Poètes d’aujourd’hui », Jean Ferrat, Barbara. Il n’y a pas de rupture hiérarchique avec ses émissions proprement poétiques telles que Le fil rouge, où il fait interpréter les textes de ses amis poètes par des comédiens. En tout cela, Luc Bérimont a le souci d’œuvrer, dans les transformations de l’histoire, pour une cause unique, qui fut celle de la poésie dès ses origines orales :

Peut-être n’écrira-t-on plus autrement que sur des pistes sonores ? Je n’en sais rien. Ce qui me paraît évident, c’est que la poésie aura […] à retrouver une parole proférée, sous peine de disparaître.

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Elle a aussi le devoir de dire le monde de son temps. Non certes dans une admiration niaise devant les prouesses de la modernité, mais dans une méditation proprement poétique, parce qu’elle associé les rêveries sur les espaces, les temps, l’intelligence critique et l’émotion de celui qui regarde :

Les bateaux-mouches, qui dansent autour de Manhattan une danse du scalp, martelée au mazout rare et cher Savent les terrains échangés contre vingt-quatre dollars de verroterie et de déchets Sous-sol indien, dur et rocheux, permettant d’élancer la ville D’étirer un sol empierré, pavé de taudis verticaux Ils voient le fil à plomb tomber de l’œil de Peter Stuyvesant (Demain la veille, 1977)

Assurément, le petit-fils de Man Toinette, uniquement préoccupé de dire sa fusion à un monde végétal qui le comblait et l’exaltait à la fois, n’aurait pas pensé devoir dire le choc pétrolier, la spoliation par le capitalisme, l’habitat dénaturé, la publicité envahissante. Mais au fil de l’œuvre vient au jour un second visage de Luc Bérimont, non moins généreux, mais, justement parce qu’il le demeure, inquiet devant la perte de l’accord avec le monde. Un des recueils important de la dernière période s’intitule Reprise du récit (1983). Il réalise que les instantanés vécus et transcrits s’inscrivent dans un récit qu’ila le devoir de reprendre. Ses prédécesseurs sont les hommes et les femmes de son enfance, dont l’activité semblait s’accorder au rythme des saisons. Ses contemporains sont des « sauvages mécanisés, complètement coupés de leur base, de leurs sources profondes ». Il les condamnerait s’il avait l’âme d’un contempteur, mais sa nature profonde est la générosité. Il assume donc son devoir de poète, qui est de s’efforcer vers le sens, « car il n’est pas question, jamais, d’aller de l’aurore à la nuit ».
Un de ses derniers recueils, publié après sa mort, s’intitule Soleil Algonquin (1989). Il met en scène un vieil indien, Uapistan, qui expose l’ancien ordre des choses. C’était un :

équilibre qui faisait qu’il n’y avait rien, nulle part, qui parût de trop, ni d’omis, dans l’addition sans cesse recommencée du monde.

Face à lui, le représentant des habitants actuels de la planète constate que ses semblables partagent leur temps, quand ils ne font pas partie de la masse croissante des exclus, entre une hébétude de spectateurs et une frénésie consommatrice. Le résultat sera une destruction de la terre qu’il a tant aimée :

La terre, quand nous la quitterons, ne sera plus qu’une poubelle pourrie, survolée d’engins, de poutrelles, On aura goudronné les mers, délité les plateaux, Brûlé le vent.

Au terme de sa trajectoire, Luc Bérimont comprend que l’enfance qu’il a célébrée, qu’il s’agisse de la sienne ou de celle de l’humanité, a moins d’intérêt s’il s’agit d’un temps passé, en tout état de cause révolu, que s’il s’agit du maintien d’un état d’éveil et de veille. Si un adulte interroge son enfance, « il découvre que la dite enfance est plus un aboutissement qu’un commencement. Plus une réponse qu’un problème. Il voit aussi que le travail de destruction que l’on a fait sur lui est sans limites ». En 1941 déjà, dans L’Anatomie poétique de l’Ecole de Rochefort, il affirmait que son modèle était Blaise Cendrars, parce qu’il avait affirmé : « J’ai le sens de la réalité, moi, poète ! ». Et il affirmait son ambition première, inattendue de la part d’un poète : être « utile », et laisser « le témoignage de notre temps ».

- Jean-Yves DEBREUILLE

Les Poésies complètes de Luc Bérimont ont été publiées en trois volumes, de 2000 à 2009, par le Cherche Midi et les Presses universitaires d’Angers.

Article paru dans le n° 14 de la revue Eulalie - Octobre 2013

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Rédigé le 9 December 2013 par Le CRLL
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