CRLL - Centre régional des lettre et du livre
Alain Fleisher : « Ma position a été celle d’un lecteur ordinaire »

Cinéaste, écrivain, directeur du Fresnoy-Studio national des arts contemporains à Tourcoing, Alain Fleischer assure la direction artistique de la grande exposition consacrée à Claude Simon présentée à la BPI et intitulée « L’inépuisable chaos du monde ». Toutes ses compétences lui ont permis de cerner et restituer au plus près la complexité d’une œuvre encore méconnue du grand public.

Ce n’est pas la première fois que vous êtes sollicité pour mettre en scène des œuvres littéraires. Qu’est-ce qui vous attire dans ces réalisations ?
À vrai dire, j’ai participé à l’exposition « Roland Barthes » et à l’exposition « Samuel Beckett », au Centre Pompidou (organisées l’une et l’autre par Marianne Alphant et Nathalie Léger), mais en tant qu’artiste et, dans chaque cas, je rendais hommage à une œuvre particulière : La chambre claire de Barthes, Comment c’est de Beckett. J’ai assuré la conception artistique et la scénographie d’autres événements ou spectacles : l’opéra de Bernard Cavanna La Confession impudique, la chorégraphie de Carolyn Carlson Eau, et celle de Daniel Dobbels La fille qui danse (basée sur un texte que j’ai écrit comme une sorte de partition), l’exposition « Finoglio, un baroque napolitain » au Palais des beaux-arts de Lille, la manifestation « Dans la nuit, des images », au Grand Palais à Paris, ou encore l’exposition « Let’s dance » (sur les trésors des collections de la Cinémathèque de la danse, consacrés aux premières années du jazz), au Fresnoy-Studio national des arts contemporains. Toujours au Fresnoy, j’ai proposé à Georges Didi-Huberman le dispositif d’un tapis d’images cinématographiques, projetées au sol, pour son exposition « Histoire de Fantômes pour grandes personnes », en hommage à Aby Warburg. Mais c’est la première fois, que je me vois confier la direction artistique d’une exposition consacrée à un grand écrivain.
C’est un type de travail auquel je n’étais pas particulièrement préparé, mais qui se situe au croisement de disciplines qui me sont familières : les expositions en tant que plasticien, le cinéma de fiction, le documentaire, la photographie. L’exposition consacrée à Claude Simon m’a amené à concevoir les thèmes, les modes de présentation, les divers dispositifs, le parcours, à réaliser des films vidéo, à choisir des documents, à organiser des présentations de photographies, etc. Cela s’est fait en collaboration avec les responsables de la BPI, les spécialistes de l’œuvre de Claude Simon, avec à leur tête Dominique Viart, la bibliothèque Jacques Doucet qui conserve les archives de l’écrivain, la scénographe, etc. J’ai été heureux que tout le monde accueille avec enthousiasme mes propositions, et que tout s’organise autour d’elles.

Vous avez collaboré avec Dominique Viart, directeur scientifique de l’exposition. Comment vous êtes-vous partagé le travail ?
J’ai proposé le concept principal de l’exposition, ce qui induisait déjà une sorte de parcours, ainsi que divers modes d’évocation. Dominique Viart a apporté l’irremplaçable connaissance de l’œuvre en profondeur (il a publié un livre magistral consacré à La route des Flandres). Lui-même était en dialogue avec d’autres spécialistes dont la collaboration a été précieuse : Alastair Duncan, David Seymour et Patrick Longuet, qui est un ami intime de la veuve de Claude Simon, Réa, chez qui il nous a conduits dans les meilleures conditions. C’est à Dominique Viart que l’on doit le titre de l’exposition « L’inépuisable chaos du monde », et l’argumentaire présentant les lignes de force de l’œuvre de Claude Simon.

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Comment rendre spectaculaire une œuvre aussi fortement inscrite dans le pouvoir du langage sans tomber dans l’écueil de l’illustration ou de la biographie ?
L’objectif était moins de rendre l’œuvre spectaculaire que de la rendre abordable, en déjouant sa réputation d’être difficile, peu accessible, écrite dans une langue complexe. Ce qui m’a frappé en relisant Claude Simon, c’est son goût prononcé pour la structure (le plan, l’agencement des thèmes, la typologie des lieux et des situations, l’itinéraire des personnages), une préoccupation à première vue formaliste, tout cela étant ensuite recouvert, emporté par le flot imposant et luxurieux de la langue. Les descriptions de Claude Simon sont des tableaux d’une extraordinaire profusion dans les détails, mais où domine une dimension visionnaire : on pense inévitablement à certains grands maîtres de la peinture ancienne. Mais curieusement, les romans de Claude Simon n’ont jamais donné lieu à des adaptations cinématographiques, contrairement à ceux d’Alain Robbe-Grillet ou de Marguerite Duras, ses compagnons du « Nouveau Roman », qui se sont faits eux-mêmes les metteurs en scène de leurs livres. Certains textes de Robbe-Grillet ou de Duras sont d’ailleurs écrits et dialogués dans une langue qui est déjà celle du scénario. Si l’œuvre de Claude Simon a résisté à son passage au cinéma, c’est peut-être le signe qu’elle est spécifiquement littéraire, n’appartenant qu’à la langue et à l’écriture, même lorsqu’elle est figurative et descriptive à l’excès.
C’est en tant que photographe que Claude Simon a entretenu un rapport privilégié à l’image : son œuvre photographique, insuffisamment connue, peut se comparer à celles des plus grands maîtres de son époque. J’ai d’ailleurs réussi à y intéresser Clément Chéroux, conservateur pour la photographie au Musée national d’art moderne, qui consacrera à Claude Simon photographe, une exposition simultanée, à partir d’un don très généreux de Réa Simon d’une trentaine de tirages. Notre exposition ne sera ni illustrative ni biographique, elle s’intéressera essentiellement au processus de naissance et de production d’une œuvre, à partir de ce qui l’inspire et la nourrit.

Comment imaginez-vous la rencontre, inédite pour certains, entre les visiteurs et l’écrivain ? L’avez-vous prise en compte dans votre scénographie ?
Nous avons multiplié les approches. Par exemple, un entretien filmé avec Réa Simon nous permet d’aborder le travail de l’écrivain dans la vie quotidienne et privée. Sont également présentées certaines archives audiovisuelles, qui permettent de voir et d’entendre Claude Simon parlant de son travail. Nous n’avons pas résisté à une pointe de fétichisme, en mettant en scène les magnifiques manuscrits (souvent illustrés et accompagnés d’une formalisation par un système de code couleurs), conservés par la bibliothèque Doucet. Enfin, j’ai tenu à filmer des lecteurs de toutes sortes et de tous âges, lisant à voix haute les passages d’œuvres de Claude Simon, dans les diverses situations où on lit (c’est-à-dire principalement ailleurs qu’en bibliothèque…). Ces lectures par des personnes qui ne sont ni des spécialistes ni des professionnels (aucun comédien), prouvent que l’œuvre de Claude Simon est parfaitement lisible, qu’elle peut être même passionnante et envoûtante.

Ne craignez-vous pas, à travers cette exposition, de sacraliser l’écrivain par un effet de « vitrinification » ? Est-ce au contraire un de vos objectifs de le rendre accessible à chacun ?
La personnalité même de Claude Simon — discret, réservé, modeste —, le fait qu’il n’ait jamais été une vedette médiatique (en dépit de son Prix Nobel), et que surtout il ne s’est jamais posé en donneur de leçons (notamment politiques, comme tant d’intellectuels français), permet d’éviter facilement cet effet de sacralisation que vous évoquez. Claude Simon n’a jamais usé d’une position de surplomb ou d’intimidation. De ce point de vue — bien qu’avec une œuvre radicalement différente des leurs —, c’est de Samuel Beckett et de Julien Gracq qu’il serait proche. Cette sorte de retrait a peut-être nui à la popularité de son œuvre, et il est temps maintenant que le public l’aborde sans préjugé, de plain pied.

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Cette exposition se compose de cinq cercles qui restituent le trajet, de la table de travail à la bibliothèque, comme autant de stations sur les chemins de la création : l’écriture et ses matériaux, la composition des livres, l’édition et les collaborations, la lecture et ses résonances. Un dernier espace « le salon de lecture » réunit autour de l’œuvre entretiens, documents et témoignages. Par quel cheminement en êtes-vous arrivé à concevoir cette architecture ?
En effet, j’ai proposé de rendre visible le destin d’une œuvre depuis son noyau le plus intime — le lieu, le décor, le mobilier, les instruments, les feuilles de papier de l’écriture manuscrite — jusqu’à l’étude savante par des spécialistes, en passant par tous les stades : versions dactylographiées, document remis à l’éditeur, publication du livre, réception critique, traductions, lectorat, reconnaissance suprême (Prix Nobel). Il me semble que le public est intéressé à ce genre de questions : comment naît un livre ? En quoi consiste le travail d’un écrivain ? Comment se construit peu à peu le destin d’une œuvre ? Quelles relations existent entre l’histoire personnelle, la vie privée, le travail d’écriture, l’éditeur, les autres auteurs, les critiques littéraires, etc. ? L’exposition devrait permettre de parcourir simultanément l’histoire d’un livre particulier, et le destin d’une œuvre dans son ensemble.

Le fait que vous êtes aussi écrivain a-t-il une incidence sur l’approche que vous avez de l’œuvre littéraire d’un autre ?
Il me semble que ma position a plutôt été celle d’un lecteur ordinaire que celle d’un écrivain. Mais j’ai aussi été inspiré par mes amitiés avec d’autres auteurs : Duras, Robbe-Grillet, Gracq et surtout Klossowski, que j’ai pu fréquenter parfois dans leur intimité, découvrant leur mode de vie, leur méthode de travail, leurs relations à leurs propres œuvres et au milieu littéraire. J’aurais pu aborder l’œuvre de Claude Simon comme cinéaste et concevoir un film documentaire. Cette exposition est peut-être une sorte de film déroulé dans l’espace réel, avec un mélange entre documents effectivement présents et images de cinéma. Jusqu’à ce travail de direction artistique, l’œuvre de Claude Simon n’avait pas été pour moi de celles dont je me suis senti proche. Par ailleurs, je ne l’ai jamais rencontré. Grâce à Réa Simon, j’ai pu entrevoir ce qu’auraient été nos relations si je l’avais connu : je suis sûr que j’aurais éprouvé de l’admiration, de l’amitié pour sa personne, et une certaine forme de complicité avec son attitude sociale. Ce que, dans la conception de cette exposition, je dois peut-être au fait d’être moi-même un écrivain, c’est l’intérêt pour ce mystère de la création à partir de la situation matérielle et de l’économie la plus simple, dans la solitude, ou dans la solitude à deux : une table, une chaise et une feuille de papier.

- Propos recueillis Par Marie-Laure Fréchet

Exposition Claude Simon, « L’inépuisable chaos du monde »
du 2 octobre 2013 au 6 janvier 2014 à la Bibliothèque publique d’information au Centre Pompidou, à Paris.

Article paru dans le n° 14 de la revue Eulalie - Octobre 2013

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Rédigé le 25 November 2013 par Le CRLL
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