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Quarante jours après ma mort, de Samira El Ayachi

Il est mort. Mais par on ne sait quelle malédiction, sous son linceul, il entend encore. Tout ce qui se dit autour de sa malheureuse dépouille. Les éloges d’un oncle qui le pleure. Les griefs d’un cousin qui le jalousait. Les litanies d’un vieil ivrogne. Et surtout la rancœur des quatre femmes qui se croyaient chacune l’élue. Alors qu’au cœur de la médina de Fès, on accourt pour voir le cadavre de cet enfant du pays que Paris a renvoyé sans vie, les rumeurs vont bon train. Pourquoi a-t-il été fauché dans la fleur de l’âge ? Qui sont ces jeunes beautés au ventre rond qui se disputent son cadavre ? Mais où donc sont les parents du défunt, que l’on puisse enfin l’ensevelir et qu’il repose en paix ? Aux questions des uns se heurtent les propres interrogations du narrateur qui durant ces quarante interminables jours de deuil, en apprendra beaucoup plus sur lui-même qu’au cours de sa courte vie.

« C’est sans doute ça, l’enfer : entendre ce que disent les autres de vous sans pouvoir répondre », commente Samira El Ayachi, qui signe avec Quarante jours après ma mort, son second roman. Récompensée à 16 ans par le prix littéraire Louis Germain, la jeune Lilloise s’était fait connaître il y a six ans avec La vie rêvée de mademoiselle S (Ed. Sarbacane). Tout en étant active sur la scène littéraire, elle a pris le temps de concrétiser son envie d’écrire et surtout d’en faire un métier. « J’ai vraiment pris cette décision il y a deux ans, explique la jeune femme. J’ai eu besoin de temps après le premier roman pour vivre pleinement les rencontres avec mes lecteurs. ». Le temps aussi de s’emparer d’un sujet. A moins que cela ne soit l’inverse. « L’écriture pour moi doit surgir d’une question qui me traverse, me prend aux tripes. » Mais ensuite, il faut écrire. Et réécrire. « Étonnamment, le premier jet m’est venu en quarante jours, le temps du récit. Comme quelque chose d’assez fulgurant. Mais il m’a ensuite fallu trois ans pour achever le roman. ». Non pas que le sujet lui ait fait peur. « J’ai pu écrire sur la mort car j’ai été jusqu’ici épargnée par le deuil. Mais au delà de la fascination que suscite la mort, c’est une véritable expérience humaine. Cela laisse de la place pour créer un monde, et en l’occurrence ici, dans l’espace du roman, un monde langagier. »

Toute la force de cette prosopopée tient en effet à sa faculté d’emporter le lecteur comme un verset incantatoire. Le cadre choisi par Samira El Ayachi, en l’occurrence Fès, capitale spirituelle du Maroc, s’y prête évidemment remarquablement bien. « Là-bas, la mort est beaucoup plus visible, sans la fascination morbide que l’on a nous ici pour la mort clinique. Surtout, la rue est un formidable territoire pour l’écriture ». En restant toujours sur la corde, sans jamais céder à l’exotisme ni au lyrisme — « c’était mon pari, dit-elle, rester juste » — Samira El Ayachi signe une œuvre polyphonique où l’on entend la voix d’un homme, mais aussi celle d’une famille aux prises avec ses traditions, ses secrets et ses croyances, et peut-être aussi celle de toute une génération en quête de sens. Ce texte sur la mort va continuer à vivre à travers la voix, puisqu’il sera présenté dans les mois à venir lors de séances de lectures publiques. Tout en poursuivant sa collaboration avec la scène lilloise du Prato, Samira El Ayachi a prévu elle de se remettre à écrire.

« Avec la lenteur qui me correspond », précise-t-elle en souriant.

- Marie-Laure Fréchet

Éditions de L’Aube
Mai 2013
ISBN 978-2-8159-0787-3
232 pages – 16,80 €

Article paru dans le n° 14 de la revue Eulalie - Octobre 2013

Rédigé le 11 October 2013 par Le CRLL, actualisé le 12 November 2013